Haricot de mouton et fronsac

Dîner dans un restaurant de très bonne tenue. Une adresse devant laquelle on passe des années durant en se promettant d’y venir un soir. L’occasion se présente, inopinée, sous les dehors d’un mouvement à suivre, initié par le père d’un pote. Celui-ci nous régalera de l’addition, ce qui ne gâche rien, d’autant qu’on s’est fait plaisir, c’est-à-dire sans excès inutiles, mais en écoutant attentivement son appétit et ses envies. Le vin, c’était du Château Villars 2001. Pas dégueu : on se surprend même à boire de l’eau minérale en accompagnement, pour ne pas avoir à se désaltérer au fronsac, mais ne garder celui-ci que pour le goût et l’ivresse.

La cuisine est délicieuse. J’ai opté pour un haricot de mouton parce que, comme je l’explique, je n’en ai jamais mangé au restau, et que ce plat à des relents cinématographiques autant que littéraires : le genre de plat qu’on s’attendrait à voir servi à un invité de dernière minute dans un film d’Audiard, de Tavernier première époque, un roman de Jacques Perret ou une nouvelle d’Henri Calet. Moins goûtu que le gigot de sept heures, mais moins galvaudé que le pot-au-feu (j’ai failli louper le mien, il y a deux semaines, en étant trop généreux avec les clous de girofles. Si en cuisine, mon adage personnel tend à me faire dire « Dans le doute, rajoutes-en », il y a certains domaines qui ne prêtent pas le flanc à la déconnance, et le clou de girofle en fait partie…) qui, à la carte, fait un malheur chez les bobos qui, chez eux, se régalent de surgelés signés Robuchon cuits au micro-ondes .

Service prévenant et à l’ancienne, attentif au moindre détail, allant jusqu’à trop en faire comme le téléphone sur la carte de visite de l’établissement qui se paie le luxe de n’indiquer que l’indicatif en toutes lettre (genre : TURbigo 2112, mais ce n’est pas Turbigo… Ni 2112). Une bonne adresse, mais devenue, pour le commun des mortels, trop chère pour ce que c’est, à l’image de ces artisans rempailleurs qui ne travaillent plus que pour une clientèle de luxe, si éprise d’authentique, mais qu’il faudrait menacer de mort pour qu’elle consente à venir consommer un oeuf mayo maison dans un bistrot un peu plus cradingue, mais non moins institutionnel.

Conversation molle et sans intérêt ; malgré les traits d’union que l’on pourrait tirer entre nous neuf (belle-famille de belle-famille et réciproquement), et en dépit d’un tronc commun, les gens viennent d’horizons trop divers et ne se connaissent pas assez pour se risquer à évoquer les sujets qui fâchent. Et puis l’occasion ne s’y prête pas. Mon seul moment de vérité consistera à partager des appréciations de caféinomane avec mon voisin de gauche (géographiquement parlant). C’est vous dire l’épaisseur du fil du rasoir : un vrai tasseau.

Et alors !?… Ça y est, Côte-Rôtie nous a raconté son dîner. Mais putain, c’est quoi la morale ?.. La chute, bordel !..

J’y viens, j’y viens, mais elle est à l’image de ce dîner entre gens qui, sans être intimes – enfin, pas tous – s’apprécient suffisamment pour faire l’effort de se rappeler leurs prénoms quand ils se revoient.

Je tente une ouverture sur le mode jovial en annonçant le divorce princier présidentiel (oui, je sais, c’est franchement minable, mais on peut pas toujours lancer une conversation sur le mode : « Tout de même, si Pétain était resté au pouvoir après-guerre, on n’aurait peut-être pas tous ces emmerdes, non ? Qu’est-ce que vous en pensez ?.. »). Ça tombe un peu à plat, chacun se faisant un devoir d’affirmer que ça ne l’intéresse pas mais ça permet une certaine ouverture dans la discussion. Les propos se maintiennent sur un mode intello-convenu et se bornent à échanger des opinions contradictoires sur des sujets éculés qui n’appellent qu’un match nul jusqu’au moment où le nom de « BHL » est lancé par un type que je n’ai jamais eu l’occasion de cerner, tout en le soupçonnant d’être à l’antithèse de moi-même et qui, ce soir, commence à sérieusement me gonfler avec sa manière de rustre de se servir de pinard et de conserver la bouteille par devers lui. Qu’on s’entende bien : je n’ai rien contre les ploucs en tant que tels, mais j’abhorre les péteux précieux qui se comportent comme n’oseraient le faire les derniers des péquenots. A moins d’être seul entouré de Quakers, une bouteille de vin reste et se repose au milieu de la table, c’est en deçà du minimum de savoir-vivre. Quasiment de l’ordre de ne pas boufer avec ses doigts au restau. Ou bien retourne dans ta jungle, mais auparavant vire-moi tes pulls en cachemire. Bref, le con, je l’avais déjà dans le nez, aussi je profite de l’occase pour monter au filet et affirmer que Guaino mériterait l’ordre national du mérite pour l’avoir traité de « petit con prétentieux ». Ça coince. Un peu. Je n’ai pas lâché un pet, mais ce n’est pas loin. Pire : je suis en train de prendre parti contre… L’autre se reprend et me répond que BHL a démontré qu’il y avait des passages racisssstes dans le discours de Dakar, du dit Guaino. Fort bien, lui rétorqué-je, mais il y à boire et à manger dans ce discours, on y trouve ce qu’on veut, même que deux paragraphes plus loin, le même Guaino mettra en garde les Africains contre la tentation de la race pure et les enjoindra à se métisser… Et vive le mélange des races dans l’universalité globalisée !.. Le con me rétorque que BHL tente de « sauver la gauche ». C’est sûr que ce rentier milliardaire héritier d’un trafiquant de bois qui oeuvrait à l’époque où la reconnaissance des droits sociaux des nwârs d’Afrique était un gros mot, ou une occasion de se fendre la gueule, est le mieux placé pour donner des leçons de social …isme. J’ajoute que j’ai plus de respect pour l’œuvre sociale du comité des forges dont les effets ont été plus avérés que les dégueulis d’un type dont le fond de commerce a été de chier sur son pays. Il tente de botter en touche en ramenant BHL à sa figure convenue, donc inévitable de son point de vue, d’intellectuel politico-médiatique. Là, je porte l’estocade en rétorquant que, à l’image de son exemple, le monde intellectuel politico-médiatique est mort depuis au moins trente ans, en France. Sous-entendu, que BHL n’est ni plus ni moins qu’une sorte de zombie malfaisant. A bout d’argument, et avant d’embrayer avec sa voisine de table sur un sujet plus consensuel, il me lâche qu’il y a quand même du racisssme dans le discours de Dakar. Point.

Point que je lui laisse. Discuter avec des cons me fatigue. Je me console comme je peux en remarquant que mon voisin de droite (toujours par rapport au plan de table), bien qu’extrêmement choqué, à l’époque, par mon aveu naturel d’avoir voté le Cyclope au premier tour et de m’être abstenu au second, m’apprécie humainement de plus en plus.

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Une Réponse to “Haricot de mouton et fronsac”

  1. vista Says:

    belle redaction

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