Un sac de billes, la pelle, le seau et tout le landau

Addendum au billet d’avant-hier

Quand j’avais suggéré à l’Etat un moyen de mutiler les consciences façon bonsaï, en les prenant en main dès la maternelle, j’en étais resté à cette annonce selon laquelle, à l’âge où nous essuyions les plâtres des maths modernes, nos enfants se coltineront la liste de Schindler. Je pensais, en faisant preuve d’une exagération de bon aloi, avoir atteint les limites de l’entreprise.

En fait non. J’étais en deçà. Il faut les prendre au berceau.

Il y a un square, dans le nord de Paris qui s’étend sur trois niveau en terrasses à cause d’un surplomb entre deux des rues qui l’encadrent. C’est un square de construction récente, de belle superficie pour le quartier, avec plusieurs aires de jeux : agrès pour les minots, araignée de cordage pour les plus alpinistes, tables de tennis du même nom, balançoires en pneus et un terrain de foot grillagé pour les djeunes. Il y a même un bassin d’eau trouble alimenté par une cascade qui se prolonge en canal au dessus duquel sautent les plus téméraires et tombent les moins dégourdis.

À l’entrée de ce square sans histoire – avec un petit comme un grand « h » – juste au croisement des allées, ce qui fait qu’on ne peut pas le manquer où qu’on aille, on a planté ces jours-ci un panneau. Un panneau de dimension surprenante ; du genre de celle qu’on ne voit jamais nulle part, sauf dans les westerns, à l’entrée des villes, ou dans les films de guerre pour avertir d’un champ de mines.

En substance, ce panneau visible par un aveugle déplore que sous l’Occupation, les parcs et jardins étant « interdits aux chiens et aux Juifs » , les enfants déportés, en particulier les tous petits, n’auraient de toutes les façons même pas eu le loisir d’y jouer.

Comme d’autre part ces petits enfants étaient trop jeunes pour être scolarisés et, de ce fait, figurer soixante ans plus tard sur les plaques commémoratives des écoles – plaques qui, bonne pâte, n’hésitent pas à accueillir en leur sein les inscriptions d’anciens élèves, voire, dans certains cas, d’enfants « habitant le quartier » – il fallait à tout prix combler cette brèche injuste dans le devoir de mémoire laïc et obligatoire.

Ainsi fut fait : grâce au concours d’une assoce subventionnée par la Mairie, on vient enfin d’ériger une stèle qui a la forme d’un monolithe de verre, avec des noms surmontés de deux mains de bébés gravées à la mode des faire-parts de naissance pour parents qui manquent d’imagination et de goût, tellement immonde que si j’étais de la famille, je leur ferais un procès pour outrage.

Des esprits chagrins et pointilleux feront remarquer qu’un tel monument doublé d’un rappel pédagogique rédigé à la truelle n’a peut-être pas tout à fait sa place, ni la légitimité d’être, dans un jardin public qui n’existait même pas, à l’époque. Ce serait faire injure à la mission formatrice, éducative – ludique, pourquoi pas ? – en un mot : gratifiante, de l’enseignement mémoriel appliqué à tous les âges de la vie. Si possible, dès le plus jeune.

A la rigueur, les petites têtes blondes promenées par leur nounou ivoiriennes et les petites têtes brunes accompagnées de leur grand-mère fraîchement arrivées du bled, parviendront-elles à passer entre les gouttes, mais elles ne perdent rien pour attendre. Pour ce qui me concerne, mes enfants n’ont ni l’une, ni l’autre.

Le mot d’obscénité ayant été lâché par des voix plus autorisées et médiatiques que la mienne, je me contenterai d’ajouter que lorsque le viol des consciences va jusqu’à faire chier des mômes et leurs parents dans un square, toujours et uniquement dans le même sens, j’appelle cela de la pédophilie mémorielle.

PS.

S’il leur reste un peu de sous, je leur propose d’apposer un peu partout, devant les tabacs, les cinémas, les commerces, les marchands de journaux etc. des plaques rappelant qu’untel ne pourra plus jamais faire ses courses ici, ni s’en jeter un, ni voir un film, ni acheter son pain. Je leur fait même cadeau de l’argumentaire : une manière de renouer avec l’esprit de ces panneaux historiques et désuets qu’on trouve encore parfois en province et qui rappellent qu’ici, Napoléon a pissé contre un arbre en revenant de l’île d’Elbe.

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3 Réponses to “Un sac de billes, la pelle, le seau et tout le landau”

  1. Bilas Says:

    Peut-être est-ce lié au fait que le parc de la Turlure a depuis quelques années été rebaptisé du nom de Marcel Bleustein-Blanchet, dont la fille dirige les oeuvres sociales et la crêche israëlite qui sont en face ?

  2. Côte-Rôtie Says:

    Non, il ne s’agit pas de celui-ci mais du square, ou jardin, Léon-Serpollet aka square des Cloÿs.

  3. Robert Fitzroy Says:

    Merci. Depuis le parachutage de cette stèle, je cherchais les mots…vous les avez trouvés.

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