Un thé chez Grand-Mère

Dans mon entourage, les mecs de droite, pour les plus politisés, sont devenus des Sarkozystes sans conviction, les cathos serrent les dents et veillent sur leur progéniture, les autres, sans enfants, ont pris l’option scoot, boulot, teuf semi jet-set, ceux de gauche râlent tout en admettant qu’on n’a pas encore rouvert les stades, quant aux authentiques fachos , ils ont viré anarcho-babacools (…mais ne dédaignent pas s’offrir un flingue « de collection », quoique les balles à tête creuses sont d’un modèle on ne peut plus récent).

Autrement, ces temps-ci, je suis cerné par les bobos. Des vrais. Des qui vivent dans le VIe, le IXe ou le Ier, gagnent très confortablement leur vie (certains ont bossé pour, cela dit, mais sont tout de même nés avec la moitié de l’argenterie dans la bouche. Ça aide…), et me regardent bizarrement dès que je pose que le multiculturalisme n’est pas la panacée.

Je ressors de quelques expériences douloureuses, surtout pour ma chère et tendre qui en marre de payer les pots cassés.

La dernière en date a eu lieu lors d’une réunion de (belle-) famille. En verve, et forte de l’autorité que lui confère une nature sur laquelle l’âge a peu d’emprise, la maîtresse de maison, ma (belle-)grand-mère, aristo « de gauche » mais très vieille France, pour ceux qui voient le genre, lance à ses proches voisins, dont ma pomme, un joyeux : « Venez, discutons un peu politique » et attaque, songeuse, sur le fait qu’un président d’ascendance Hongroise, quand même…

« Et d’origine israélite, de surcroît », ajouté-je pour faire bonne mesure. Jusque-là, du banal, du convenu : l’idée n’est pas de soulever une polémique, à peine de faire lever les yeux au ciel aux mieux-pensants, et surtout de me marrer gentiment avec un (beau-) cousin, coutumier du genre.

Mais la conversation dérape tout doucement quand il déclare, et là, très sérieusement, que c’est très rafraîchissant d’avoir un Président d’origine Hongroise, en insistant : « Ça nous change de tous ces Mitterrand, Pompidou, Chirac…, tellement …Franco-Français ». Je garde mon calme : que le Nain soit Magyar n’est ni bon, ni mal en soi, mais que le chef d’état d’un pays soit originaire de cette terre depuis des temps immémoriaux ne me paraît pas davantage inconvenant. C’est même plutôt légitime. « Ah non, au contraire, c’est bon signe, ça prouve que la France s’ouvre ». Très bien ! Dans ces conditions, ouvrons-nous tous, métissons-nous les uns les autres, puisque c’est la mode sauf que, bizarrement, l’Asie et l’Afrique accusent un certain retard et que, s’ils veulent bien nous refourguer leur trop-plein, ils semblent en revanche plus réticents à la réciproque : on risque d’attendre encore un certain temps l’élection d’un président Suédois au Gabon ou d’un Premier Ministre Sénégalais à Singapour…

Il recule sa chaise ; il a peur de ne pas comprendre ; en fait s’il ne me connaissait pas, il trouverait mes propos extrêmement douteux. Le fait est qu’il me connaît assez mal, et seulement parce qu’on partage un même goût pour la provoc. À la différence que celle-ci est chez lui un excès, quand elle est chez moi, une modération…

Il cherche l’ouverture en m’expliquant que le mélange des cultures est une richesse : « Prends une commode Louis XVI et une Ming, c’est la même… ». Super, sauf qu’on n’est plus à Versailles, et que la réalité de tous les jours pour ceux qui ne vont pas se meubler Quai Voltaire, c’est Conceptua : des meubles de qualité médiocre, de style vaguement asiatique ou marocain, adaptés aux canons français inspirés de chez Conforama, débités au kilomètre dans du teck qui ne va pas repousser dans la semaine, et qui encombreront les Emmaüs dans cinq ans. En résumé, relativement moches, mais suffisamment impersonnels avec toutefois une touche d’exotisme (*) pour que ceux qui l’achètent aient l’illusion de s’ouvrir aux autres cultures, là où il ne font qu’endosser la fusion des médiocrités présentée comme le nec plus ultra du goût. Passer du faux Henri II au furnituring universel (comme on parle de « fooding ») ne me paraît pas un progrès, sauf pour les déménageurs. Et encore, cet attrait pour la fonte douloureuse et les angles aigus est une source permanente de danger, pour les membres comme les murs.

Mauvaise pioche : y connait pas ce genre de boutiques… Je tape dans le haut de gamme, voyez-vous. Je résume en expliquant que la recherche de l’authentique, coûteuse ou bon marché, qui anime ces voyageurs de magasins ne s’applique qu’aux contrées situées hors de nos frontières, exception faite des enseignes de garage en plaques émaillées, et qu’un plat à tajines tourné dans l’année sera toujours plus attrayant, à défaut de faire meilleur effet, qu’une faïence de Gien centenaire.

Foin de digression sur les arts ménagers, je conclue ma tirade par mon étonnement devant ces gens qui louent tellement le mélange et qui pourtant hésitent à mettre leurs enfants dans des écoles Porte de la Chapelle. « Ah, mais je n’ai rien contre les pauvres… », proteste ce brave garçon qui n’a décidément rien compris. Je lui épargne l’humiliation de me citer ses relations dans le besoin qui doivent au moins végéter au double smic, quand ils sont chômeurs, et lui précise : brassage culturel. Il me brandit son atout : la double nationalité Franco-transalpine de ses enfants, élevés en bilingue. Ayant moi-même des origines européennes par deux grands parents – aux 3/8e pour être précis, avec quelques retours Francs – je ne saurais lui donner tort sur le principe, mais je lui demande si plutôt qu’épouser une européenne de son milieu, ayant grandi en France et parlant la même langue, donc peu risqué, culturellement et socialement parlant, il l’aurait fait aussi volontiers avec une Marocaine, une Malienne, voire une Thaï, et si les enfants de ces unions auraient été aussi intégrés que les siens, élevés aux meilleures écoles. Je lui demande alors en quoi le cas particulier des mariages mixtes – comprendre, ce qu’il fait sans peine, interraciaux – devraient être un exemple à suivre, et un bienfait pour la France, l’Europe et le monde entier, du reste. Enfin, s’il sera lui-même si heureux que cela quand les racines italiennes de ses enfants dont il est si fier se seront diluées dans une union nettement plus méridionale, puisqu’il est entendu que toute entrave à ce type de projet ne pourrait être que xénophobe.

Et c’est là qu’il m’a répondu par cette formule que je ne croyais réservée qu’aux débats télévisés : « Je crois qu’il vaut mieux mettre un terme à cette discussion ». Depuis, nos rapports sont distants : courtois mais sans hypocrisie. Pas assez proche pour qu’il me déteste. Avec son cousin, en revanche, qui avait suivi la conversation sans y prendre part mais sans en perdre une miette – paradoxe sémantique de l’observateur – et avec qui je n’ai jamais relancé le débat, nos relations sont plus chaleureuses

Dans la fausse vie, peuplée d’amis imaginaires selon l’expression de Gipi qui tend à devenir consacrée, on pousse d’hivernales et simiesques gueulantes, on détruit méthodiquement son adversaire en commençant par l’écorcher pour enfin épandre son cadavre encore tiède à même le sol en lui roulant dessus avec un rouleau compresseur. Dans la vraie aussi, mais moins souvent qu’on ne le voudrait, par convention, pour préserver ces liens sociaux qui, pour être dérisoires, sont parfois le dernier signe de civilisation qui nous reste et valent rarement la peine d’être irrémédiablement détruits. Vos conjoints vous en savent gré. Mieux vaut attendre ces opportunités que la vie offre sur un plateau avec l’indifférence affectée d’un serveur stylé qui ne vous fera aucune reproche manifeste sur votre conduite. Les éventuels regrets seront seuls juges de la justesse de nos actes. Et puis on ne s’engueule durablement qu’en famille ou avec ses proches amis. Le reste n’est que diversion mondaine.

(*) Exotisme dont les canons correspondent tout bêtement aux plus courues des destinations de séjour dits lointains. Que ce soit aux pieds de l’Atlas en hôtel-club, ou au Maldives dans un lodge de luxe qui fait passer la plus infâme bicoque de colon pauvre pour l’expression la plus achevée de l’esthétisme colonial.

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4 Réponses to “Un thé chez Grand-Mère”

  1. Stag Says:

    L’autre raison qui fait qu’on ne s’envoie pas en live les mêmes wagons de merde que sur le ouaibe, c’est qu’il est impossible de trouver quelqu’un qui vous ECOUTE jusqu’au bout. Des gens qui vous LISENT, c’est encore imaginable, ça leur est même nécessaire pour souligner les passages à décortiquer. Mais dans une conversation, on saute de l’échange courtois à l’incompréhension, puis à la suspicion aigre, puis à l’accusation directe, puis à l’insulte et ça ne peut que finir en échanges de coups. Pas même besoin d’avoir vécu tout l’enchaînement pour couper court à l’escalade : on en vient donc à ne jamais parler qu’avec des gens qui sont d’accord avec nous, ou à n’aborder que des sujets « insensibles ».

    Avec les lopes dont tu causes, l’échange structuré ne mène à rien, ou plutôt ça mène aux mêmes conclusions que de sortir immédiatement une énormité pas citoyenne, sans le plaisir du choc brutal. L’homme prudent refusera donc tout échange ne portant pas sur les mérites du pinard, et l’homme de goût optera pour la provocation zaniporn à même de tuer dans l’oeuf toute causette qui risque de déraper sans qu’on puisse s’expliquer comme il faut. Ca fait moins de dégâts sociaux qu’on le pense et on finit par pouvoir dire tout ce qu’on veut tout le temps sans que personne ne s’en formalise outre mesure.

  2. Côte-Rôtie Says:

    L’exposé frontal et, mieux, encore, de but en blanc à l’avantage indéniable de faire un tri immédiat parmi les convives présents. Ensuite, le risque est grand que tu te retrouves le reste du dîner à parler seul avec ton verre, tel un pestiféré « humide » *

    En revanche, tu peux t’attendre à récolter les éventuels fruits de cette opération socialement kamikazesque le jour où l’un des horrifiés reviendra te parler politique sans détours, puisque sachant exactement à quoi s’en tenir. Dans le meilleur des cas, sans les partager en aucune façon, il continuera pourtant à frayer avec toi pour toutes ces raisons mystérieuses qui font que des êtres ont encore envie de partager à leurs contact réciproques et que l’on nomme amitié.

    Sinon, il y a aussi une variante que je n’ai pas encore testée, c’est de s’indigner avec la dernière véhémence de ce que leurs idées soient dégueulasses, infectes, « nauséabondes » et donnent envie de gerber, au premier propos bienpensant-progressiste-tolérant entendu lors d’une réunion. Tu sais, exactement le même genre de cris d’orfraies qui te scient le tympan dès que tu te permets d’exprimer sincèrement et pourtant prudemment « tes » propres opinions et transforment une inconnue, vague connaissance ou parente en passionaria déchaînée…

    ————-

    * Par opposition à la peste « sèche » non-contagieuse. Je ne suis même plus certain des termes appropriés, ça remonte à ma lecture de « Papillon » emprunté à mon grand-père, un été, vers l’âge de treize an. Oui, oui, d’Henri Charrière. Mais c’est que j’ai des lettres, Monsieur !..

  3. Côte-Rôtie Says:

    Lire : « a – sans accent – l’avantage »

    et : « lépreux/lèpre » pour « pestiférés/peste ».

    [On ne peut pas éditer les commentaires une fois acceptés (‘doit faire partie des options payantes) ? Ça m’apprendra à répondre fatigué et alcooleux]

  4. Stag Says:

    Groumph… Pas convaincu du tout par la seconde option. L’indignation, même parfaitement sincère, est naturellement crispante, alors quand elle est simulée, purée ! Non seulement ça ne convaincrait personne mais ça ferait perdre les dernières miettes de crédibilité que confère la Nauséabonditude franchement assumée. Renvoyer leur propre comportement moraliste dans la gueule des néopuritains, ça peut sembler pertinent, mais c’est monter qu’on cherche leur reconnaissance, c’est leur faire la leçon, c’est se vautrer dans leurs travers sous prétexte de pédagogie. Pouerk. Fermer sa gueule tant que c’est possible, proférer de tranquilles abominations le reste du temps, ecco.

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