Croquis d’une messe pontificale aux Invalides

[Esquissé à la va-vite, laissé en plan depuis, retrouvé et publié ce jour en application du principe maison qui consiste à ne pas coller à l’actualité à tout prix.]

Samedi matin, 10H05, je sors de la station Champs-Élysées-Clémenceau à la bourre, le plus jeune de mes enfants avec moi. Je me dépêche pour me retrouver avec deux, trois cent personnes bloqué entre les deux Palais, le Grand et le Petit, par des Gendarmes mobiles. Devant nous, la circulation rare sur le Cours la Reine et ensuite le pont Alexandre III, désert. Rien à foutre, on ne passe pas. Vu la gueule et la détermination des pandores en tenue de combat, il devait se produire un événement sacrément dangereux ou subversif pour qu’ils interdisent à une grosse poignée de gens de rejoindre le gros des troupes. Un remake du 6 février, au moins. Que nenni ! La messe célébrée par le pape Benoît XVI.

Les gens s’indignent poliment, et tendent l’oreille pour entendre ce qu’il se dit depuis l’esplanad. Ils ont tellement bien goupillé leur plan d’accès que la seule manière de rejoindre les Invalides serait de faire un détour par l’Assemblée Nationale. Et encore… Il paraît que l’accès est bouché. On aurait voulu dissuader les gens qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Au bout de vingt minutes, un mec en civil, talkie à la main, nous annonce que nous allons pouvoir traverser l’avenue. Des bonnes âmes un peu simplettes le remercient quand je l’emmerde copieusement par devers moi : s’il avait reçu l’ordre de nous disperser au canon à eau, il n’aurait pas eu plus d’états d’âme. Je ne dis pas qu’il y avait matière à, je sais seulement que lorsqu’il s’agit de maintenir l’ordre, les forces dévolues à cet effet savent être efficaces, pour peu que l’ordre soit clair.

Second check-point de barrières Vauban à l’extrémité du pont, au bord du quai d’Orsay. Infranchissable, celui-là. M’en fous, je ne comptais pas m’asseoir au premier rang.

Autour de moi, des gens trop différents pour qu’il soit possible, hors contexte, de deviner ce qui les rassemble. Pas de touristes venus là en curieux , manifestement, à l’exception d’un Chinois prenant des photos au téléobjectif, juché sur un lampadaire – et encore, ce n’est même pas sûr. Deux nanas, plus que mignonnes et joliment sapées – que je reverrai plus tard dans l’après-midi, ailleurs dans Paris, pour découvrir qu’elles sont Allemandes – avec des ray-ban qui masquent mal une nuit de fête. Des vieux, des jeunes, pas mal de familles, de milieux divers ; une mère Antillaise un peu exaltée avec son enfant ; un mec à la vague allure de Spaggiari, les cheveux mi-longs, habillé sans recherche mais portant des Ray-Ban de pilote lui aussi et qui connaît son Pater Noster originel sur le bout des doigts, et donc forcément tradi vu son âge. Le long du pont, sur la chaussée, un aréopage de porteurs de bannières qui récapitulent les noms des saints, célèbrent des dévotions à la Vierge et magnifient différentes représentations du Christ. Parmi eux, le tambour du Chœur Montjoie-Saint-Denis ; vieux monsieur sympathique qui rythmera leur marche de retour jusque à leur dissolution, derrière le Petit-Palais, après avoir entonné plusieurs chants et terminé sur un Ave Maria.

Nous nous retrouvons donc, littéralement, de l’autre côté de la barrière. Mais il suffit de regarder au tour de soi pour se savoir et être présent, en communion. Le son est correct. Suffisamment pour écouter attentivement la lecture de l’Évangile qui commence. Puis l’homélie, longue, inspirée, prononcée dans ce français impeccable teinté d’accent allemand. Je ne connais pas d’exemple de foule aussi imposante dont l’attention soit maintenue si longtemps par une voix posée qui ne joue sur aucun effet et demande un effort d’écoute.

Au moment de la consécration, certains s’agenouillent, d’autres non, sans hostilité ni murmures, en application mutuelle de ce mot si galvaudé qu’est celui de respect. Le recueillement est tel que le passage de deux flics en mobylette fait l’effet d’un hurlement. Je m’attends à faire une croix sur la communion, si je puis dire, quand je vois apparaître un, puis plusieurs prêtres venant l’apporter jusqu’à nous depuis l’autel situé devant les Invalides. Malgré son ciboire tout moche – en réalité une espèce de patène ; il semblerait à ce propos qu’il y ait eu un problème de communication, j’avais pourtant lu que Benoît XVI avait expressément demandé qu’une attention particulière soit portée aux objets liturgiques – le prêtre donne la communion en présentant à chacun « le corps du Christ », comme s’il était seul à le recevoir. Il prend le temps de bénir mon fils d’un signe de croix sur le front. Attention d’autant plus méritoire et appréciée que les fidèles en foule désordonnée peinent à former des files correctes. J’entrevois le moment de la bousculade qui ne viendra pas. Le Saint-Esprit a veillé à ce que ne soit pas le dawa.

Chant de communion. Rite de conclusion. Envoi. Les gens se dispersent, seuls ou en nombre, tranquillement. Les porteurs de bannières s’en vont au son du tambour, mais j’en avais déjà parlé. Machinalement, j’ai souhaité un bon Dimanche à quelques voisins avec qui j’ai échangé quelques mots. Personne n’a relevé.

Quelques applaudissements à la fin de l’homélie qui m’ont paru incongrus et la découverte, lors de la quête, que les ticheurtes des « volontaires » étaient discrètement frappés du sceau de leur sponsor Pathé auront été les seules fausses notes d’une messe dont je digère lentement la richesse spirituelle.

Épilogue :

Je joue un moment avec mon fils, debout sur le parapet du pont, à jeter des petits bâtons dans la Seine puis les regarder faire la course. Nous descendons les Champs-Elysées, jouons près d’une fontaine, place de la Concorde Mon fils court en regardant en l’air ; j’avais oublié ce jeu grisant qui consiste à reproduire, en courant le plus vite et loin possible, l’abandon de la balançoire, la tête dans les nuages, doublé du risque de se ramasser méchamment. Devant les Tuileries, des jeunes tradis – ou des scouts ou les deux – en procession portent très haut un drapeau Français et un autre frappé d’une croix entaillée.

Paris, ligne de démarcation, le 13 septembre 2008

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