Archive for the ‘C’est vieux faut oublier’ Category

Ochouitsse : un banal accident de la route

février 11, 2009

Non, ce n’est pas moi qui le prétend, ni un quelconque prélat traditionaliste dont on aurait ressorti une coupe au montage, gardée pour la bonne bouche, non, c’est seulement l’avocat d’une vieille dame qui se réveille soixante-cinq ans après et réclame plein de sous pour la déportation de son père.

« On demande simplement à être traité comme n’importe quel citoyen, victime de l’amiante ou d’un accident de la circulation, quand on subit un préjudice on demande à ce qu’il soit réparé », a poursuivi l’avocat…

Époque farce qui traîne d’une main au tribunal et si possible en prison quiconque avancerait l’hypothèse que les déportés seraient morts ailleurs et autrement que dans des chambres  à gaz, mais permet au détour d’une plaidoirie pour la bonne cause de ramener cela au rang d’un accident de vélib’.

C’est à se demander si Harendt ne s’était pas trompée de cible en théorisant sur la « banalité » du mal.

En tout cas, parti comme on l’est, les révisionnistes auront beau jeu d’arguer qu’ils ne font que remettre en question un constat automobile.

PS.

Oui, ça fait deux posts en en une semaine sur le même sujet, traités différemment, mais étant d’une génération pour qui cet épisode ne faisait pas encore partie des humanités obligatoires en maternelle mais constituait un élément de la jeunesse de nos parents au même titre qu’Hiroshima et Nagasaki, le 6 juin, la bataille du Vercors ou le Pont de la Rivière Kwai, donc du monde qui nous a immédiatement précédé, je ne cesse de m’épater de l’usage excessivement désinvolte que peuvent en faire ses gardiens attitrés.

C’est le problème général des franchises : Mc Do ou Louvre, dès qu’il y a de l’agent en jeu, on est tout de suite moins regardant…

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Voter nuit gravement à votre santé

juillet 7, 2008

Pourquoi se creuser la tête pour trouver des légendes au second degré quand l’évidence saute aux yeux :

Voter, c’est nazi !

[Photo ILYSite exhumée des poubelles – à tri sélectif – de l’Histoire. ]

Souvenirs d’enfance, souvenirs d’en France

novembre 9, 2007

Fête des Morts, lendemain de la Toussaint, j’emmène mes enfants fleurir la tombe de leur arrière-grand-mère. Ça leur fait prendre l’air tout en sacrifiant au culte des ancêtres. Tandis que je ferai une prière, mes enfants s’en iront jouer dans les allées entre les caveaux à l’abandon qui ressemblent à des églises de contes gothiques.

[Contrairement à une idée reçue, c’est le 2 novembre, jour de la Fête des Morts, qu’il est de coutume de prier pour le salut de l’âme de nos proches défunts et, par voie de conséquence, de fleurir leurs tombes, et pas la veille, à la Toussaint.

Contrairement à une autre idée reçue, la Toussaint, fête d’obligation, est une fête joyeuse en dépit du temps de chien qu’il fait habituellement lors de sa célébration : l’Église, ses lieux de culte, ses prêtres et ses fidèles, se fait alors belle pour célébrer le souvenir de ses Saints.]

Ma grand-mère est enterrée dans un caveau familial qui date de la fin du siècle précédent le denier *. Il a la forme d’un catafalque en marbre blanc, recouvert de noms gravés au fur et à mesure de leur inhumations. Les tous premiers, ainsi que le nom de la famille, une devise et la croix l’ont été en relief. C’est sobre, assez chic, ça a même une gueule certaine

Près d’elle, et parmi les derniers occupants, reposent ma tante, résistante, et son mari, prisonnier de guerre évadé. Mon grand-père est enterré sur la Côte d’Azur, près de la mer. Il y a eu un cafouillage, ou un mauvais suivi, et il n’a jamais reçu sa pierre tombale. Au lieu de trouver ça sordide, je me dis que mon grand-père, avec juste une croix en bois flanquée d’une plaque en cuivre plantée sur un tumulus, a une tombe de cow-boy. Quand on voit les monstruosités que proposent aujourd’hui les pompes funèbres, il est loin d’avoir perdu au change. Mes deux autres grands-parents ont été inhumés en provence, au nord, à l’autre extrémité, dans leur caveau familial, en granit gris, sous des cyprès géants. Le premier à gauche, en s’engageant dans l’allée centrale de l’ancien cimetière.

A peine la grille franchie, des volontaires du Souvenir Français m’alpaguent font la quête contre un reçu autocollant. Le badge est une cocarde mods inversée – aux couleurs françaises, donc – avec un zigouigoui au centre : une main brandissant un glaive devant l’Arc de triomphe, dont le rendu esthétique est désastreux. Même si on devine l’intention.

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Petit, j’étais plus familier avec Les Gueules Cassées et Les Ailes Brisées. On croisait régulièrement des gens qui vendaient des dixièmes de la Loterie Nationale ou tenaient des guérites de tir à la carabine à leur enseigne. Les Ailes Brisées, symbolisées par trois avions, n’évoquaient pas grand-chose, sinon des Boildieu retraités marchant lentement avec une canne, ou lisant dans leur salon assis sur une chaise roulante, en robe de chambre, une écharpe autour du cou. Et encore, à condition de faire un effort d’imagination. En vérité, l’association d’idées était essentiellement mécanique : on avait davantage en tête l’image de biplans détruits dans les combats. Au pire, des hangars oubliés occupés par des avions au rebut. Les Gueules Cassées en revanche, outre la délicieuse licence qu’elles offraient de pouvoir exprimer des gros mots, charriaient avec elles des souvenirs terribles et mal perçus de la Guerre de 14. On croyait ces figures disparues dans un passé mythique quand il ne s’agissait que d’un manque de vocabulaire. On les prenaient pour d’autres.

Témoin, ce vieux monsieur souriant du village familial qui n’avait plus de menton et passait ses journées à s’essuyer la bouche avec un grand mouchoir. J’ai longtemps cru que ce n’était qu’une affaire de dentier. Mince, sec et se tenant relativement droit, il portait un béret et, ce que n’améliorait pas son handicap, parlait avec un accent cévenol à couper au Laguiole. Parmi les vieux de sa génération, je me souviens d’une vieille dame qui lui a survécu des années. Mes père et oncles la surnommaient le théorème de Pythagore parce qu’elle était courbée à angle droit. Cela n’a pas vraiment de rapport, mais je ne vois pas où j’aurais pu la placer, sinon.

La mission du Souvenir Français a pour objet d’entretenir les tombes des soldats morts pour la France, de célébrer leur souvenir, de transmettre aux générations successives l’amour de la Patrie, les valeurs de la République, et plus généralement, de conserver la mémoire de de celles et ceux qui sont morts pour la France, ou qui l’ont servi, dans la gloire ou dans l’ombre, afin de préserver la liberté et les droits de l’homme (comprendre : le S. F. est une assoc’ trois points).

Morts pour la France… Nos villages sont remplis de monuments qui donnent une assez bonne indication de la densité de population locale à l’époque. Ils font partie du paysage, et semblent moins inspirer les artistes peintres que les cimetières civils. Y a-t-il eu des morts contre la France ; des soldats français qui auraient combattu contre leur pays, sous uniforme étranger ? Rien n’est impossible : la statistique historique est riche en découvertes surprenantes, même si les données s’avèrent, dans certains cas, infinitésimales.

Des morts par la France, cela étant, il y en eu quelques-uns, sans parler des mutins. Les plus – disons-le très vite – célèbres ont même bénéficié d’une citation respectueuse, du moins digne, en tout cas appuyée de la part de Audiard fils dans Un héros très discret d’après le roman de Deniau. Du reste, si l’on fait attention aux plans de visages de collabos tabassés, assis sur un banc, dans un couloir, on sent qu’on est passé un peu au-delà de la simple anecdote. Ça change, un film sur l’Occupation qui ne dénonce pas.

Ceux-là ont eu droit à un monument en Allemagne. Un monument made in Germany, cela va de soi. Pas sur le lieu de leur exécution même même. Plus loin. Dans le village de Bad Reichenhall.

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(Le carton noir est d’origine, sur la photo. En revanche, les douze impacts représentés sur la plaque disent bien ce qu’ils veulent dire. Ce n’est pas que décoratif)

L’on ne s’attend pas à ce que le Souvenir Français le fleurisse ou l’entretienne, ce n’est pas son objet, ce serait même déplacé. En revanche, on aimerait beaucoup qu’ils se bouge sérieusement le cul avant que le cimetière de Mers-El-Kebir n’achève de ressembler à une carrière de gravats. Mais peut-être que tout cela n’a aucune importance. Qui se souvient de Douaumont, de Mers-El-Kebir, de Bad Reichenhall ? Qui se souvient de ce qui n’a pas été dûment et très récemment célébré avec pompes et circonstances ? Qui se souvient de ce qui autrefois faisait partie de la mémoire commune ? Les vieux, les obsédés de la question, et les honnêtes gens – pluriel paritaire pour « honnête homme » ?

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 Mers-el-Kebir 2005

Le souvenir fait partie de l’éducation, de la transmission ; participe de la relation entre passé et présent qui pérennise la vivacité d’un patrimoine. Un pays qui ne souvient plus est un pays qui meurt. En tant que Nation, du moins. En France, l’alzheimer national est entretenu par des commémorations de moins en moins en phase avec la mémoire collective, ou qui la neutralisent, à l’instar de Jeanne Calment, à qui l’on demandait sans cesse de se remémorer une seule et même période de sa vie.

Forcer les gens à se souvenir à coups de lois, selon une orientation donnée, est le meilleur moyen de les en dégoûter. Dans une paire d’années, les collégiens de France ne sauront même plus pourquoi, Guy Machin a été fusillé…

[edit : dans son édition du 9 novembre, Rivarol signale que le monument établi sur le lieu même de leur exécution a été détruit par les autorités bavaroises au prétexte que les commémorations étaient devenues des « manifestations politiques d’extrême droite ». Voilà une mesure qu’elle est finaude : on devrait démolir tous les monuments dont les visites pourraient être considérées comme politiques, on libèrerait ainsi une bonne partie du territoire.]

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(*)Le soucis avec le passage à l’an Mille Neuf Cent Deux Mille, c’est que le XIXe a cessé du jour au lendemain d’être le siècle dernier, sans devenir foncièrement plus lointain pour autant. A contrario, employer ce terme quand on évoque les années quatre-vingt dix, rebute. Ou fait précieux.